Ressources théoriques et littérature

Introduction

Cette page rassemble quelques données scientifiques disponibles sur la prise en charge de la surdité pédiatrique. Elle ne tranche pas entre les projets linguistiques possibles — langue des signes, langue parlée complétée (LfPC), thérapie auditivo-verbale (AVT) : ce choix relève des familles.


Une intervention précoce et avec les familles

Les études en potentiels évoqués situent la fin de la période sensible de plasticité corticale auditive autour de 3,5 ans (Glick & Sharma, 2017 ; Campbell & Sharma, 2016) : une implantation réalisée dans cette fenêtre est associée à une meilleure maturation corticale et à de meilleurs résultats de perception de la parole qu’une implantation plus tardive.

Les données cliniques le confirment (sans en faire un couperet strict) :

  • Sahli (2019) — 169 enfants porteurs d’implant cochléaire : développement (échelle DDST-II) comparable à celui des pairs entendants lorsque le diagnostic est posé avant 6 mois et la prise en charge démarrée tôt ; le retard de développement augmente significativement avec l’âge au diagnostic (p < 0,001).

  • Fulcher et al. (2012) — 94 enfants (45 identifiés ≤ 12 mois vs 49 identifiés entre 12 mois et 5 ans), même programme d’intervention auditivo-verbale : à 3 ans, 93 à 95 % du groupe précoce sont dans la norme en parole et en langage ; le groupe précoce surpasse significativement le groupe tardif à tous les âges testés.

  • Houston et al. (2012) — apprentissage de mots nouveaux chez des enfants sourds de 22 à 40 mois : les auteurs situent autour de 14 mois un seuil au-delà duquel le risque de retard de langage augmente sensiblement en intervention précoce.

Partenariat parental et stimulation fonctionnelle :

Au-delà du moment de l’intervention, l’implication active des parents et la qualité de la stimulation auditive au quotidien ressortent comme des facteurs pronostiques à part entière:

  • Gérard et al. (2010), cohorte belge de 89 enfants (UCL Saint-Luc) : la qualité et la régularité de la prise en charge rééducative, ainsi que l’implication familiale, prédisent l’évolution des capacités de communication — mesurée sur l’échelle APCEI — à égalité avec l’âge à l’implantation. D’autres facteurs relevés par l’étude (niveau socio-économique, audition résiduelle, absence de handicap associé) jouent bien sûr aussi.

  • Yanbay et al. (2014), 42 enfants comparés selon 3 programmes de communication (signes + oral, oral seul, AVT) : aucune différence significative de résultats de langage entre les trois programmes après ajustement ; l’implication familiale et l’âge au diagnostic pèsent davantage sur les résultats que le choix du programme lui-même.

  • Sultana, Brock & Purdy (2024) — étude néo-zélandaise par enregistrements LENA : les réponses parentales dites « de haut niveau » sont corrélées positivement aux mesures de langage de l’enfant (vocalisations, nombre de mots, longueur moyenne d’énoncé) — c’est le type de réponse parentale qui compte, pas seulement sa fréquence.

  • Parker-Rees (2007) : selon cette synthèse, l’apprentissage langagier du jeune enfant s’ancre dans des échanges imitatifs répétés avec des partenaires familiers, dans des contextes routiniers et affectivement engagés.


L’importance d’une prise en soin spécifique dès le diagnostic

Un implant ou un appareillage restitue un accès au signal sonore ; il ne restitue pas d’emblée la capacité du cerveau à en extraire du langage. “ We listen with our brains” (Sharma, 2015). Privé de signal auditif en période prélinguistique, le cortex auditif peut être recruté par d’autres modalités sensorielles, en particulier la vision (Doucet et al., 2006 ; Campbell & Sharma, 2016 ; Cardon & Sharma, 2019) — une réorganisation cross-modale qui, après la pose de l’implant, peut continuer à concurrencer le traitement auditif du signal. Mushtaq et al. (2020) apportent une nuance : cette réorganisation n’est pas systématiquement délétère et peut, dans certains cas, soutenir des stratégies compensatoires — ce qui plaide pour une évaluation individualisée plutôt qu’un principe général.

Sans rééducation ciblée sur le traitement auditif, les répercussions sur le développement langagier sont documentées (retard de babillage canonique puis de premiers mots, vocabulaire restreint, difficultés de discrimination phonémique). À l’inverse, une prise en charge centrée sur l’écoute change la trajectoire : Fagan (2014), étudie la fréquence de vocalisation avant/après implantation, il montre que des enfants qui vocalisaient significativement moins que leurs pairs entendants avant l’implantation atteignent, peu après, un niveau de vocalisation comparable — ce qui illustre le rôle de la boucle audiophonatoire dans la diversification des vocalisations, un pilier du développement du langage oral.

Cette rééducation du traitement auditif reste déterminante bien au-delà des premiers mois.

  • Ching, Cupples & Zhang (2022), étude longitudinale australienne (cohorte LOCHI, 56 enfants porteurs d’implant cochléaire) montrent que la perception de la parole dans le bruit mesurée en âge préscolaire prédit significativement le niveau de langage à 9 ans, indépendamment du niveau de langage antérieur — les difficultés de traitement du signal dans le bruit, quand elles ne sont pas prises en charge tôt, pèsent donc sur toute la trajectoire langagière ultérieure.

  • Cette vulnérabilité s’accompagne souvent d’un surcroît d’effort d’écoute : Saksida et al. (2022), revue des travaux sur l’effort d’écoute chez le jeune enfant implanté, rapportent que le signal restitué par l’implant, plus dégradé que le signal naturel, impose un effort attentionnel accru et peut générer une fatigue auditive susceptible de perturber l’attention portée à la parole, et donc son traitement — ce qui renforce l’intérêt d’une stimulation et d’une rééducation auditives structurées plutôt que de s’en remettre uniquement à l’appareillage, même précoce.


En ce qui concerne les approches de communication

Langue des signes.

Il est nécessaire de distinguer une langue des signes naturelle, qui offre un accès linguistique complet et robuste dès la naissance, d’une langue orale sur laquelle on place quelques signes de la langue des signes. Retarder l’exposition à une langue pleinement accessible, qu’elle soit orale ou signée, expose à un risque de privation linguistique aux conséquences cognitives durables sur la littératie, la mémoire, le raisonnement (Humphries et al., 2012). Cette distinction (langue des signes/Communication totale) est documentée empiriquement pour l’anglais signé :

  • Supalla & McKee (2002) montrent qu’un système manuel calqué sur la grammaire orale (Manually Coded English) n’est pas acquis par l’enfant sourd selon les schémas typiques d’acquisition d’une langue naturelle — contrairement à une langue des signes naturelle comme l’ASL, qui remplit ces critères sans difficulté particulière. Il n’apporte pas non plus les bénéfices d’une langue naturelle en terme d’identité ou de construction linguistique.

  • Des travaux plus récents et mieux contrôlés sur la qualité de l’exposition (Davidson et al., 2014 ; Giezen, Baker & Escudero, 2014 ; Pontecorvo et al., 2023 ; Delcenserie et al., 2024) montrent des enfants bilingues bimodaux (langue des signes + oral) se développent bien sur les plans langagier, cognitif et social, à condition que l’exposition au signe soit précoce, riche et de qualité.

LfPC (langue française parlée complétée). Une exposition précoce et intensive à la LfPC est associée à des représentations phonologiques plus précises qu’avec la seule lecture labiale.

  • Aparicio et al. (2010) : 36 jeunes adultes sourds (12 utilisateurs du LPC, 12 signeurs, 12 entendants) dans une tâche de lecture labiale seule : le groupe LPC obtient 80,8 % de bonnes réponses, contre 61,9 % pour les signeurs et 51,9 % pour les entendants.

  • Leybaert, Colin & Hage (2010), 19 enfants testés en 5 modalités de présentation (visuelle, auditive, audio-visuelle, avec/sans LPC) : l’ajout des clés LPC fait passer la précision d’identification de 49 % à 89 % pour des mots connus, et de 19 % à 52 % pour des mots nouveaux — un bénéfice particulièrement net là où le lexique ne peut pas compenser une perception imprécise. Une synthèse plus large de ce corpus de recherche est proposée par Leybaert & LaSasso (2010).

  • Kos et al. (2008), enfants implantés tardivement (8 à 22 ans) : les anciens utilisateurs du LPC obtiennent, après implantation, une meilleure identification des phonèmes que les signeurs — ce qui suggère que le LPC prépare les aires auditives à traiter les contrastes phonologiques même en l’absence d’audition précoce.

AVT (thérapie auditivo-verbale). Approche qui mobilise presque exclusivement la voie auditive et suppose un engagement parental au quotidien.

  • Dornan et al. (2010) rapportent des résultats de langage oral dans la norme pour la majorité des enfants suivis en AVT intensive dès la petite enfance. Kaipa & Danser (2016), revue systématique de 14 études publiées entre 1993 et 2015, arrivent à une conclusion convergente : les enfants suivis en AVT peuvent développer un langage réceptif et expressif d’âge attendu et rattraper leurs pairs entendants, avec une reconnaissance de mots fiable même en présence de bruit de fond. Sur la comparaison plus spécifique avec la LfPC, voir Van Bogaert et al. (2023, 2024), cités plus loin.

  • Percy-Smith et al. (2017), étude rétrospective sur 130 enfants implantés entre 2005 et 2013 : les enfants suivis pendant 3 ans dans un programme auditivo-verbal structuré, en partenariat étroit entre praticiens certifiés et parents (cohorte de 36 enfants), ont entre 2,9 et 9,6 fois plus de chances d’atteindre un niveau de langage correspondant à leur âge que les enfants en réhabilitation standard (cohorte de 94 enfants, participation parentale de 44 % en moyenne) — un résultat qui pointe vers le poids du partenariat parental structuré, pas seulement vers l’approche AVT prise isolément.

  • Van Bogaert et al. (2023), comparaison de la rééducation par LfPC vs AVT chez des enfants francophones porteurs d’implant cochléaire, et Van Bogaert et al. (2024), sur la mémoire de travail, montrent des performances en répétition de non-mots et en mémoire de travail auditivo-verbale comparables, voire supérieures sur certains indices, chez les enfants suivis en AVT — résultat à confirmer sur des échantillons plus larges.



En résumé

Trois messages ressortent de la littérature des vingt dernières années, quel que soit le projet linguistique retenu : intervenir tôt, s’appuyer sur une prise en charge spécialisée du traitement auditif et du développement du langage, et construire dès les premiers mois un partenariat actif avec les parents, qui restent les premiers interlocuteurs de l’enfant au quotidien.


Sources citées

1) Aparicio, M., Peigneux, P., Charlier, B., Neyrat, C. & Leybaert, J. (2010). Lecture labiale, surdité et langage parlé complété. Pas de DOI — actes de conférence.

2) Campbell, J. & Sharma, A. (2016). Visual Cross-Modal Re-Organization in Children with Cochlear Implants. DOI : 10.1371/journal.pone.0147793

3) Cardon, G. & Sharma, A. (2019). Somatosensory Cross-Modal Reorganization in Children With Cochlear Implants. DOI : 10.3389/fnins.2019.00469

4) Ching, T.Y.C., Cupples, L. & Zhang, V.W. (2022). Predicting 9-Year Language Ability from Preschool Speech Recognition in Noise in Children Using Cochlear Implants. DOI : 10.1177/23312165221090395

5) Davidson, K., Lillo-Martin, D. & Chen Pichler, D. (2014). Spoken English Language Development Among Native Signing Children With Cochlear Implants. DOI : 10.1093/deafed/ent045

6) Delcenserie, A., Genesee, F. & Champoux, F. (2024). Exposure to sign language prior and after cochlear implantation increases language and cognitive skills in deaf children. DOI : 10.1111/desc.13481

7) Doucet, M.E., Bergeron, F., Lassonde, M., Ferron, P. & Lepore, F. (2006). Cross-modal reorganization and speech perception in cochlear implant users. DOI : 10.1093/brain/awl264

8) Dornan, D. (2007). Hearing Loss in Babies is a Neurological Emergency (executive summary).

9) Dornan, D. et al. (2010). Is Auditory-Verbal Therapy Effective for Children with Hearing Loss?

10) Fagan, M.K. (2014). Frequency of vocalization before and after cochlear implantation: dynamic effect of auditory feedback on infant behavior. DOI : 10.1016/j.jecp.2014.05.005

11) Fulcher, A., Purcell, A.A., Baker, E. & Munro, N. (2012). Listen up: children with early identified hearing loss achieve age-appropriate speech/language outcomes by 3 years-of-age. DOI : 10.1016/j.ijporl.2012.09.001

12) Gérard, J.M. et al. (2010). Evolution of communication abilities after cochlear implantation in prelingually deaf children. DOI : 10.1016/j.ijporl.2010.03.010

13) Giezen, M., Baker, A. & Escudero, P. (2014). Relationships Between Spoken Word and Sign Processing in Children With Cochlear Implants. DOI : 10.1093/deafed/ent040

14) Glick, H. & Sharma, A. (2017). Cross-modal Plasticity in Developmental and Age-Related Hearing Loss: Clinical Implications. DOI : 10.1016/j.heares.2016.08.012

15) Houston, D.M., Stewart, J., Moberly, A., Hollich, G. & Miyamoto, R.T. (2012). Word learning in deaf children with cochlear implants: effects of early auditory experience. DOI : 10.1111/j.1467-7687.2012.01140.x

16) Humphries, T. et al. (2012). Language acquisition for deaf children: Reducing the harms of zero tolerance to the use of alternative approaches. DOI : 10.1186/1477-7517-9-16

17) Kaipa, R. & Danser, M.L. (2016). Efficacy of auditory-verbal therapy in children with hearing impairment: A systematic review from 1993 to 2015. DOI : 10.1016/j.ijporl.2016.04.033

18) Kos, M.I., Deriaz, M., Guyot, J.P. & Pelizzone, M. (2008). What can be expected from a late cochlear implantation? DOI : 10.1016/j.ijporl.2008.10.009

19) Leybaert, J., Colin, C. & Hage, C. (2010). Cued Speech for enhancing speech perception of individuals with cochlear implants. Pas de DOI retrouvé.

20) Leybaert, J. & LaSasso, C.J. (2010). Cued Speech for Enhancing Speech Perception and First Language Development of Children With Cochlear Implants. DOI : 10.1177/1084713810375567

21) Mushtaq, F. et al. (2020). The Benefit of Cross-Modal Reorganization on Speech Perception in Pediatric Cochlear Implant Recipients. DOI : 10.3389/fnhum.2020.00308

22) Parker-Rees, R. (2007). Liking to be liked: imitation, familiarity and pedagogy in the first years of life. DOI : 10.1080/09575140601135072

23) Percy-Smith, L. et al. (2017). Auditory verbal habilitation is associated with improved outcome for children with cochlear implant. DOI : 10.1080/14670100.2017.1389020

24) Pontecorvo, E. et al. (2023). Learning a Sign Language Does Not Hinder Acquisition of a Spoken Language. DOI : 10.1044/2022_JSLHR-22-00505

25) Saksida, A. et al. (2022). Interdisciplinary Approaches to the Study of Listening Effort in Young Children with Cochlear Implants. DOI : 10.3390/audiolres12010001

26) Sahli, A.S. (2019). Developments of children with hearing loss according to the age of diagnosis, amplification, and training in the early childhood period. DOI : 10.1007/s00405-019-05501-w

27) Sultana, N., Brock, J. & Purdy, S.C. (2024). Caregiver response types and children’s language outcomes in preschoolers with and without hearing loss in Aotearoa New Zealand. DOI : 10.1080/03036758.2024.2356183

28) Van Bogaert, L. et al. (2023). Speech rehabilitation in children with cochlear implants using a multisensory (French Cued Speech) or a hearing-focused (Auditory Verbal Therapy) approach. DOI : 10.3389/fnhum.2023.1152516

29) Van Bogaert, L., Machart, L., Gerber, S., Vilain, A. & Lœvenbruck, H. (2024). Mémoire de travail des enfants sourds porteurs d’implant cochléaire utilisant différentes approches de rééducation langagière. DOI : 10.1684/nrp.2024.0785

30) Supalla, S. & McKee, C. (2002). The role of Manually Coded English in language development of deaf children. Pas de DOI — chapitre d’ouvrage.

31) Yanbay, E., Hickson, L., Scarinci, N., Constantinescu, G. & Dettman, S.J. (2014). Language outcomes for children with cochlear implants enrolled in different communication programs. DOI : 10.1179/1754762813Y.0000000062